Des corps et des frontières : rassemblements transnationaux dans un monde en pleine polarisation

Le monde dans lequel les jeunes militants LGBTQI+ et féministes de la majorité mondiale évoluent en 2026 est marqué par une menace croissante, une déstabilisation délibérée et des inégalités de plus en plus profondes. La crise mondiale multiple, la montée constante de l'autoritarisme et la militarisation des frontières ont rendu les mouvements (au sens propre comme au sens politique) plus difficiles que jamais.

Ce n'est pas une exagération, c'est la réalité à laquelle sont confrontés nos mouvements et, chez CHEVS, nous refusons de prétendre le contraire.

Partout dans le monde, les forces autoritaires et anti droits ne reculent pas, elles avancent, se coordonnent et se consolident. Comme l'a documenté le “Journal of Democracy”, l'opposition aux droits des personnes LGBTQI+ est devenue un instrument essentiel de légitimité autoritaire, utilisé par les dirigeants anti-libéraux pour polariser le débat public, saper les institutions démocratiques et construire des alliances transfrontalières de répression. Il ne s'agit pas d'une tendance isolée, mais d'une stratégie mondiale.

Les États-Unis, qui se positionnaient autrefois comme les défenseurs des droits humains à l'échelle mondiale, connaissent actuellement une régression rapide et alarmante. Les États-Unis font désormais partie du problème : ils criminalisent la contestation, détiennent des immigrants sans procédure régulière et réduisent les protections accordées aux communautés LGBTQI+ sur leur territoire tout en diminuant leur engagement en faveur des droits humains à l'étranger. Ce qui se passe aux États-Unis ne reste pas aux États-Unis, cela crée des précédents qui encouragent les gouvernements répressifs à travers le monde.

Cette année, la Commission de la condition de la femme (CSW) se réunit aux Nations unies à New York, un rassemblement crucial pour les mouvements féministes et LGBTQI+. Pourtant, l'atmosphère qui l'entoure est marquée par une profonde inquiétude. Comme le rapporte CIVICUS LENS, la CSW 2025 s'est déroulée dans un contexte de « tensions sans précédent », une large coalition d'États ayant lancé des attaques coordonnées contre les droits liés au genre, les États-Unis sous l'administration Trump et l'Arabie saoudite, qui présidait la réunion, s'opposant activement à tout progrès.

Pour CHEVS et les communautés avec lesquelles nous travaillons, les jeunes Africains LGBTQI+, les féministes queer, les militants de première ligne issus de la majorité mondiale, il ne s'agit pas d'une préoccupation géopolitique abstraite. C'est une réalité vécue qui détermine qui peut être présent dans la salle, quelles voix sont entendues et quels corps supportent le coût du plaidoyer mondial.

Les inégalités en matière de passeports, l'application racialisée des frontières et le risque constant de détention, d'expulsion ou pire encore font que bon nombre de nos voix les plus critiques sont filtrées hors des espaces mondiaux avant même d'y arriver. Des enfants sont détenus. Des immigrants en situation régulière sont traités comme des criminels. Les frontières entre légalité et illégalité sont redessinées du jour au lendemain, par décret, par des publications sur les réseaux sociaux, d'un simple trait de plume.

Les menaces qui pèsent sur la sécurité des déplacements dépassent les frontières des États-Unis. Le flanc oriental de l'Europe subit une pression renouvelée. La rhétorique autour du Groenland, la militarisation croissante des couloirs arctiques et les tensions non résolues entre les alliés de l'OTAN indiquent tous un moment géopolitique où la guerre n'est pas une abstraction. Le conflit au Soudan continue de dévaster le continent. La République Démocratique du Congo reste en crise. Pour les militants.es d'Afrique et de la majorité mondiale, l'instabilité géopolitique n'est pas un bruit de fond, elle détermine directement si les déplacements sont possibles, si les visas sont accordés, si les personnes arrivent à bon port.

Chez CHEVS, nous avons toujours pensé que les réponses à notre libération se trouvaient au sein de nos communautés, de notre continent et de notre pouvoir collectif. Ce moment renforce notre conviction. Nous semons de nouvelles graines pour que les groupes LGBTQI+ puissent agir, se coordonner et renforcer leur pouvoir de défense des droits à partir de la base, en se concentrant sur les réalités africaines et en étant guidés par les voix africaines.

Mais construire chez nous ne veut pas dire qu'on ne ressent pas ce qui nous est enlevé. Nous pleurons ce que nous perdons lorsque nos membres ne peuvent pas être physiquement présents : les stratégies élaborées dans les couloirs, la solidarité incarnée, les amitiés nouées entre les mouvements dans une même pièce. Ces pertes sont réelles et elles sont réparties de manière inégale. Les militants de première ligne issus de la majorité mondiale, ceux qui ont le plus besoin d'accéder à ces espaces, seront encore moins nombreux cette année.

Paradoxalement, la polarisation du monde est aussi un appel à approfondir nos racines. Lorsque les espaces de rassemblement mondiaux deviennent inaccessibles ou dangereux, la question n'est pas de savoir s'il faut cesser de s'organiser, mais comment s'organiser différemment, de manière plus efficace et plus proche de la communauté. CHEVS s'engage à rapprocher les ressources des premières lignes, à construire des infrastructures décentralisées et à remettre en question le modèle qui demande aux militants les plus marginalisés de payer le prix de leur combat pour la justice de leur corps, de leur liberté ou de leur vie.

La responsabilité collective n'est pas facultative

Le moment actuel exige quelque chose de nous tous, des bailleurs de fonds, des agences des Nations Unies, des partenaires internationaux, des organisations homologues. Il exige que nous cessions de considérer le risque comme une conséquence acceptable du travail en faveur de la justice. Il exige que nous repensions la participation afin de refléter qui supporte réellement le coût du plaidoyer mondial. Il exige que nous nommions clairement comment les privilèges, les ressources, la citoyenneté et le soutien institutionnel déterminent quelles voix parviennent à se faire entendre sur la scène mondiale et lesquelles ne le parviennent pas.

Nos mouvements reposent sur le travail, le courage et la créativité des jeunes féministes et des militants queer de la majorité mondiale. Nos institutions doivent refléter cette réalité, non seulement dans leurs déclarations de mission, mais aussi dans leurs budgets, leurs mesures de sécurité, leurs politiques de déplacement et la conception de chaque réunion qui prétend nous représenter.

Le monde est en train de se fracturer. Mais c'est aussi dans cette fracture que la lumière apparaît. Chez CHEVS, nous construisons, dans le feu de l'action, comme nous l'avons toujours fait, et nous invitons nos partenaires, nos alliés et les mouvements que nous aimons à construire avec nous.

CHEVS

CHEVS is a youth-led queer feminist collective working to advance LGBTQI+ rights and gender justice in West Africa through movement building, advocacy and narrative change.

https://www.chevs.org
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Bodies and Borders: Transnational convening in a polarizing world